Ils nous épuisent… Mich’, Bilou et Armel jouent avec nos nerfs – et incidemment avec les leurs. Ces gens-là sont conséquents : ils collent à leurs stratégies générales sans faiblir. Les classements qui nous excitent tant ne les déstabilisent pas. Il ne faut pas s’y tromper : ce n’est pas signe d’un entêtement bien breton. Au contraire, c’est la preuve qu’ils savent ce qu’ils font et que, malgré la fatigue, ils sont capables de se débrouiller dans des stratégies plus que compliquées.

L’affaire demande du doigté : il s’agit de s’enfoncer dans les hautes pressions, jusqu’à voir venir le vent d’Est qui permettra de filer vers l’équateur vent de travers, à bonne vitesse.
- Si on pousse trop loin dans l’anticyclone et sa dorsale, on risque de passer du temps dans les calmes qui en marquent le centre.
- Si on vire trop tôt, on ne touchera pas ce vent d’Est bienveillant et on se traînera jusque l’équateur.

La carte suivante, qui est un montage des données de Quikscat (http://manati.orbit.nesdis.noaa.gov/quikscat/), illustre le problème le 14 janvier 2009 au soir.

Desjoyaux et Jourdain sortent doucement des griffes de l’anticyclone sub-tropical. Il faut tourner le coin de l’anticyclone et anticiper la bascule de Nord à Nord-Est. L’évolution à l’Est puis au Sud-Est dans l’alizé d’Atlantique Sud ne devrait pas tarder.

Tous les navigateurs sont au courant de la stratégie générale. Mais le diable est dans les détails : il faut trouver des observations sur zone, (rares dans la région), se crever les yeux sur les photos satellitaires, guetter les observations des diffusiomètres embarqués sur les satellites scientifiques, faire les yeux doux au moindre nuage, cajoler le baromètre.

Pour eux, encore une journée au près dans une mer casse-bateau (tenir, ne pas s’emporter), puis viendra la zone tropicale. Bientôt la mer bleue, les vents plus réguliers et la température en hausse (ça va vite les énerver…). On fera sécher les fringues (bonjour l’odeur…), on va aérer et ranger le bateau (tiens, revoilà le CD paumé dans le Pacifique). Pour tester la forme, un petit tour dans le gréement permettra de vérifier les drisses, les ancrages de haubans, enfin tout ce petit monde de mécanique et de bouts de ficelles à haute technologie qui fait tenir debout mât et voiles.

Prochain chausse-trappe : le Pot au Noir dans une petite semaine. A peine le temps de se remettre les neurones en place.

Le Cléac’h est toujours dans la zone de transition entre vent d’Ouest et anticyclone, au voisinage du front semi-permanent d’Atlantique Sud. Il y a des hauts et des bas selon que les petites dépressions sont coopératives ou non : on gagne 100 milles comme dans un rêve dont on perd la moitié dans les douze heures qui suivent. Pas facile d’établir un bilan conséquent.


http://www.sat.dundee.ac.uk

Plus au Sud, vers le cap Horn : casque lourd pour tout le monde. La dépression hargneuse devrait amener du vent de l’ordre de 60 kt. Certains concurrents auront même l’occasion de voir passer un centre dépressionnaire actif. Je ne suis pas certain qu’ils aient le temps de prendre des photos.

Prévision pour le 16 janvier, 00h00 UTC.

http://www.hpc.ncep.noaa.gov/international/day1-5.shtml

Marquage au large

On parle beaucoup de «marquage» en ce moment. Marquer un poursuivant veut dire se positionner de façon à éviter les mauvaises surprises. On est devant et on veut y rester.

Sur des parcours de taille réduite, on applique l’adage : «Se tenir entre le but et l’adversaire». On se dit qu’ainsi, il ne peut pas arriver grand-chose. Au pire, l’adversaire se rapprochera, mais une fois au contact, il n’aura plus d’opportunité de dépassement. «No pasara.

C’est un marquage tactique.
Derrière cette pratique sont cachées les hypothèses suivantes :
- les bateaux ont des conditions «pas trop différentes».
- les variations du vent autour de la moyenne ne sont pas prévisibles.

Au large, le marquage est plus subtil. Voici un exemple.

Le bateau A est poursuivi par B et C. Bien évidemment, B attaque à l’Ouest, et C à l’Est. Un marquage tactique serait pour A de faire de l’Ouest pour se placer entre B (qui est le plus proche) et la marque en espérant ainsi limiter les dégâts. Ce serait une grossière erreur, car la porte serait ouverte à C qui pourrait en profiter.

En effet, le danger n’est pas du côté de B qui sera au près, donc lent et prend, à l’envers, la bascule prévue de Nord à Nord-Est. Incidemment, il se rapprochera de la côte brésilienne, de ses vents variables et du courant adverse portant Sud. Lui, «il est blète».

Le danger est porté par C, qui peut toucher la bascule à l’Est rapidement et foncer ensuite vers l’équateur avec un meilleur angle par rapport au vent que le leader.

Il est impératif pour A de contrôler C de manière serrée, en ne lui laissant pas faire d’écart vers l’Est, synonyme de bascule à l’Est et de vitesses supérieures jusque l’équateur.

Le jeu de A est donc de laisser B continuer sa route vers l’Ouest en l’enfonçant dans son impasse stratégique. On le confortera dans son option en l’accompagnant quelques heures juste avant le black-out nocturne avant de virer pour aller chercher C !

Au large, on applique donc un marquage stratégique : on protège le côté favorable du point de vue météo et pas simplement en se plaçant entre la marque et le concurrent.

Le marquage tactique ne s’applique pas car on n’est pas dans les bonnes hypothèses. Ici, les bateaux peuvent avoir des conditions différentes, et on peut, dans une certaine, mesure, prévoir ces conditions.