Comme prévu, les gros bras ont sifflé la fin de la récré : un peu de pression dans le système ne peut pas faire mal et on va bien voir ceux qui s’accrochent.
Un groupe de coureurs de haut niveau, c’est comme les chiens de traîneaux : si tu tombes devant eux, ils te bouffent tout cru, si tu tombes derrière, ils te laissent le cul dans la neige et tu ne les revois pas. Donc, on s’accroche.

Dimanche soir, on voit des vitesse moyennes sur quatre heures entre 17 et 19.5 kts. Mais, d’un report de position à l’autre, ce ne sont pas toujours les mêmes qui tiennent ces vitesses élevées : ce n’est plus le coup de l’accordéon, c’est carrément toute la fanfare. Et ceci, la faute aux grumeaux, les grumeaux dans les dépressions.

La carte du service météorologique sud-africain montre bien la série de dépressions australes accompagnées de dépressions secondaires qui se forment sur les fronts froids. La formation d’une dépression secondaire «tue le gradient de pression» dans son voisinage et développe une zone de vent faible entre dépression principale et dépression secondaire.

Parade évidente : se tenir au Nord de dépressions secondaires.
Sauf que :
• plus on est Nord, plus la route est longue ;
• la zone a son lot de vent faible  ;
• la prévision de formation des dépressions secondaires est un sport à haut risque et il serait pénalisant de se dérouter vers le Nord sans raison.

Pour illustrer le propos, ceci est l’interprétation par le modèle GFS de la carte précédente, affichée sur Maxsea® (échelle de couleur des forces de vent en bas à droite) :

L1 est une dépression qui est déjà passée ;
L2 est en pleine forme ;
L3 est une dépression secondaire de L2 : le gradient de pression et donc le vent y sont bien faibles ;
H1 est une dorsale qui s’insinue entre L1 et L2, à éviter elle aussi.

Voilà qui explique les changements rapides de leaders selon la répartition Nord-Sud de la flotte et les routes très sinueuses des concurrents. Pour ne rien manquer de la suite, voici quelques détails sur la météo de l’océan Indien Sud.

La météorologie de l’océan Indien : le tunnel

Nous y voilà… L’Indien marque le début des latitudes solitaires. Terre la plus proche : l’Antarctique. Les dépressions sont hargneuses et la mer y est particulièrement difficile. La proximité du continent antarctique et de ses hautes pressions impose un gradient de pression important entre 45°S et 55°S. Contrairement à l’océan Pacifique, la zone ventée est peu étendue en latitude : on l’appelle «le tunnel». Les dépressions se suivent à un rythme élevé, la mer est pénible et souvent croisée du fait de la succession des bascules associées aux passages frontaux. Temps gris, froid.

Comme sur l’autoroute, c’est derrière que ça se passe : les nouvelles, bonnes ou mauvaises, viennent de l’Ouest, dans notre dos. Pour le navigateur, cela veut dire se tenir sur la latitude choisie (entre 46°S et 51°S selon l’agressivité des dépressions), en jouant avec les fronts froids, en évitant les zones sans gradient associées aux dépressions secondaires.

On rencontre deux scénarios-type conduisant à des stratégies différentes :
1. Front froid de l’Atlantique Sud actif : les dépressions sont jeunes et agressives dans l’Indien. Les fronts froids sont axés Nord-Sud et les zones de vents forts évoluent rapidement en latitude et les bascules de vents sont très marquées.
2. Front froid de l’Atlantique Sud peu actif : les dépressions proviennent du Pacifique et sont vieilles et occluses. Les fronts froids axés Est-Ouest. Le vent est très fort côté Nord des dépressions, et apparition de dépressions secondaires, avec «bulles» sans vent.

Ces deux scénarios peuvent se succéder. Pour le moment on est plutôt dans le scénario 2.

Gestion des fronts et dorsales

Une fois définie la stratégie générale, il faut gérer les passages de dépressions et de dorsales. Des gains substantiels peuvent être faits dans ces conditions, si l’on décide de les utiliser plutôt que de les subir. La succession des fronts et dorsales amène des rotations de vent importantes.

Dans ces régions à vent fort, les changements de route doivent être prévus, de façon à utiliser au mieux la direction et la force du vent. Par exemple, il peut être coûteux et délicat d’être obligé de faire une route vers l’Est ou l’Est-Nord-Est dans des vents de secteur Nord très fort.

Un jeu brutal et prisé dans l’océan Indien est le «surf devant front froid» : ça demande des moyens, mais c’est grisant. A l’approche du front froid, on «surfe» le front en choisissant la trajectoire la plus rapide, même si elle oblige à lofer un peu. On se méfiera quand même des dorsales accompagnées de vent faible qui rôdent au Nord.

Les longues occlusions et les dépressions secondaires

Si les dépressions secondaires se développent, il ne faut pas hésiter à remonter au Nord avant leur arrivée, pour rester dans la zone ventée. Vu la vitesse de déplacement relative des dépressions et du bateau, on a en général une bonne journée entre l’apparition des signes précurseurs et le développement de l’occlusion. La situation se schématise ainsi :

Il ne sera pas toujours facile de s’échapper de la zone de transition.

Le voisinage des îles Kerguelen

Par vent très fort, il faudra éviter le Nord du plateau et ses faibles profondeurs, où l’on peut trouver une mer dangereuse pour des vents supérieurs à 45 kt : une houle de 10 mètres d’amplitude rencontrant des profondeurs inférieures à 50 mètres donne lieu à des déferlantes du plus joli effet…