Quarante Sud : ce n’est pas la fin du monde, mais le début de la partie mythique du voyage.

Le caractère tempétueux de l’océan Atlantique austral est lié à la présence d’un front froid quasi-permanent qui génère des dépressions violentes tous les quatre à cinq jours. Il est bien visible sur les photos satellitaires, et un observateur exercé détecte vite les cyclogenèses qui s’y produisent aux inflexions que l’on trouve sur la bande de front froid.


(http://www.sat.dundee.ac.uk)


(http://www.weathersa.co.za/Imagery/SeaLevelMap.jsp)

La première dépression va donner le ton dans quelques jours : 40 nœuds de vent d’Ouest, forte houle, température autour de 5° à 10°C. Stratégiquement parlant, le jeu consiste à bien prévoir le déplacement des dépressions pour se positionner à leur Nord dans les vents d’Ouest forts, puis utiliser au mieux les rotations de vent amenées par les fronts froids. Que ne donnerait-on pas pour surfer un front froid six heures de plus que les petits camarades ? Ces dépressions jeunes et violentes se dégustent en général avec un peu de glace et la roulette russe avec les growlers devient un sport stupide et nécessaire entre 0 et 20° Est, maintenant adouci par la présence des portes (voir plus loin).

Sortie délicate
Pour l’heure, on en est encore à s’extraire des griffes de l’anticyclone de Sainte-Hélène, descendu bien Sud cette année : faire route directe vers la porte Atlantique ou investir encore un peu vers le Sud-Est dans des vents plu soutenus. La prise de décision est rendue plus difficile par le passage de la porte et par l’information toute relative qu’apporte le classement en ce moment : la route directe est valorisée aux dépens de l’investissement à moyen terme.
En attendant, chacun y va de son empannage et des petits groupes se forment : Peyron et Eliès sur une route plutôt directe, Jourdain et Dick un peu plus Sud et enfin Riou, Josse et Le Cléac’h qui continuent vers le Sud-Est et le vent plus soutenu : «Encore un coup pour étarquer, ça ne peut pas faire de mal».

Et derrière ? Eh bien, Mich’ (Desjoyeaux), qui nous la joue «Il fait beau, on est bien, etc.», est revenu comme un avion jusqu’à la hauteur de Dominique Wavre, à 230 milles des meneurs. Moi, je serai devant je me méfierais : quand Mich’ et Bilou étaient plus jeunes et que nous naviguions tous ensemble sur le catamaran de Philippe Jeantot, ils étaient surnommés «les Gremlins», vous vous souvenez ces petites bêtes qui devenaient terriblement agressives quand on les mettait dans l’eau. Il paraît que c’est pire encore quand c’est de l’eau froide.


Gremlins jeunes en état de marche : danger…

Les portes de glace
Le Vendée Globe, qui est en fait un tour de l’Antarctique en laissant le cap Horn à bâbord, se courait, dans les temps héroïques, sans aucune limitation de trajectoire. On a vu ainsi quelques audacieux attaquer au piolet par 60° ou 61° Sud dans l’Océan Pacifique. Les glaces ? Pas vues, pas prises. Les tempêtes australes ? Oui, il y en a, mais y a pas que ça…

Depuis quelques années, les organisateurs, dans leur grande sagesse et compte tenu de la recrudescence des glaces dérivantes, ont imposé des portes limitant vers le Sud la trajectoire des concurrents. Les services australiens de sécurité maritime en ont remis une couche en imposant deux portes supposées contenir la flotte à portée des moyens de secours aérien. La localisation des portes se fait après consultation des coureurs qui, bien sûr, sont divisés sur la «philosophie» à adopter : liberté totale ou limitation réfléchie.
Quelques observateurs vicieux ajoutent que les coureurs ayant des bateaux rapides préfèrent de nombreuses portes afin de limiter les stratégies audacieuses qui pourraient donner la main à des coureurs moins rapides ; mais plus aventureux.
Quoi qu’il en soit, en voici le résultat, qui est plutôt sensé et efficace, à part les portes australiennes météorologiquement mal placées.

Pourquoi des portes et pas simplement des points de passage ?
Les portes sont une excellente idée qui évite aux coureurs de remonter vers un point de passage obligé dans des conditions météo dangereuses ou pénalisantes.

La porte Atlantique est définie ainsi :
Latitude : 42° Sud. Longitude : entre 1° Est et 11° Est. Laisser au moins un point à tribord.

Les concurrents ont le choix entre les trajectoires suivantes :
- en vert, des trajectoires autorisées ;
- en rouge, la trajectoire interdite.

Subtil… Et puis, ça pimente un peu le jeu stratégique : soit passer la porte dans sa partie Ouest pour se débarrasser de la corvée ou bien jouer fin avec la situation météo de façon à utiliser au mieux les 440 milles disponibles dans la porte.