La stratégie, c’est simple comme quelques mots bien sentis : envolée vers le front froid, traîne, coin, aile de mouette, investir dans l’Ouest, p… d’îles, diabolo, triangle africain… Ces mantras font référence à des problèmes stratégiques que les navigateurs connaissent par cœur, explorent ou craignent.


Front froid et traîne

La situation de départ du Vendée Globe, du 9 novembre au 10 novembre, ne pousse pas à l’optimisme : front froid sur le golfe de Gascogne qui progresse rapidement vers l’Ouest. Il est actif et il n’y a pas d’autre choix que de faire une route plein Ouest avant de le traverser, le 10 novembre dans la soirée.


(vent mesuré par satellite le 10 novembre vers 19h00 UTC – http://manati.orbit.nesdis.noaa.gov/quikscat)

La bascule derrière le front est sauvage, prenant même quelques solitaires à contre-pied. Le matossage au vent de la petite tonne de matériel, une fois le bateau couché sur l’autre amure, rappelle que la voile n’est pas toujours un sport d’intellectuel !
Le 11 novembre, pas d’armistice : les questions stratégiques deviennent plus subtiles dans la traîne (l’air froid qui suit le front froid). Deux options concurrentes :
- abattre sous la route dans le vent de NW pour privilégier la vitesse en espérant que la bascule à droite sera suffisante pour passer le cap Finisterre dans de bonnes conditions (voir Peyron) ;
- se caler sur la route directe pour ne pas s’approcher du cap Finisterre (voir JP Dick).

Le coin du cap Finisterre

L’approche du cap Finisterre pimente un peu l’action : par vent de NW, la présence des reliefs importants se traduit par «un effet de coin» avec vent plus faible dans une zone de 20 milles autour du Cap.

Résultat des courses le 11 au matin : beaucoup de prise de tête pour rien. Dick mène de 2 milles devant Peyron. Alors, on continue…

L’anticyclone et l’aile de mouette

Prochain problème et non des moindres, l’anticyclone qui rôde au large de la péninsule Ibérique. Lui, on le tient à l’œil.
Le problème stratégique se pose ainsi :
- on ne veut pas se faire prendre dans les calmes de la zone centrale sans vent ;
- on veut éviter de faire «le tour de la paroisse» sur une route longue et plein vent arrière.
Donc :
- on attaque l’anticyclone tribord amures, avec du vent de Nord, sur un angle un peu plus rapide que le meilleur VMG à la descente. On pousse vers l’anticyclone aussi loin qu’on l’ose sans se faire prendre dans le petit temps ;
- on approche le centre de l’anticyclone auquel est liée une bascule du Nord-Est à l’Est. Il va falloir effectuer un empannage «bien pensé» ;

- on sort de l’anticyclone bâbord amures dans du vent d’Est, forcissant au fur et à mesure que l’on s’éloigne de l’anticyclone.
Si tout se passe bien, on a joué astucieusement la bascule de NNE à ENE. Si tout se passe mal, on reste planté dans les calmes.

Application le 13 novembre :

Les audacieux menés par Riou et Dick ont investi dans l’Ouest, les pondérés (Peyron) se sont montrés un peu plus prudents et les timides, comme Guillemot, se méfient de l’anticyclone. Avantage léger au groupe de l’Ouest et du centre.


Investir dans l’Ouest

Bon, il serait quand même un peu temps de parler de stratégie au large. Jusqu’ici, les navigateurs ont joué à court terme (un à deux jours). Maintenant, on joue long : quatre jours à une semaine.
Si la situation météo ressemble à la situation moyenne (ce qui est le cas cette année), il va falloir gérer correctement la bascule de NE à ENE dans le flux d’alizé, au Sud de l’anticyclone. Stratégie : investir dans l’Ouest au début pour ne pas avoir à revenir vent arrière dans du vent mollissant à hauteur des îles du Cap-Vert.

Voilà pour la théorie.
Et voici pour les doutes :
- et si les bateaux dans l’Est ont plus de vent le long de la côte africaine, au voisinage des Canaries, comme c’est souvent le cas ?
- et si les bateaux à la côte bénéficient d’une franche bascule au Nord qui leur permet de revenir dans l’Ouest sans rien payer ?
- et si l’anticyclone se déplace traîtreusement vers l’Est ralentissant les investisseurs de l’Ouest ?

La répartition de la flotte le 14 novembre montre bien les hésitations de chacun :

Riou et Le Cléac’h, dans l’Ouest, espèrent que Peyron et Le Cam devront empanner pour venir les rejoindre plus tard, perdant ainsi de leur superbe. En attendant, ce groupe du centre va bien vite…

Les îles

Une fois dans les alizés, au Sud de l’anticyclone, c’est presque les vacances – enfin, aux grains près – et les îles…
La principale différence entre course et croisière est que, en course, il y a toujours une île et son dévent qui se tiennent sur la route pour semer la pagaille, quel que soit le parcours, quelle que soit la partie du monde. En croisière, c’est le contraire : lorsque l’on veut atteindre une île, le vent nous en éloigne systématiquement. Il faut batailler au près ou dans les calmes pour s’en approcher et éventuellement l’atteindre.   
On se donne comme règle que le dévent d’une île s’étale sur environ 30 fois la hauteur de l’île, ce qui donne une distance de sécurité de 60 à 80 milles ; dans le cas d’un groupement d’îles, il faut être encore plus généreux.
Le Vendée  Globe n’échappe pas à la règle. Et ça festonne autour de Madère (Jean Le Cam), ça s’englue sous le vent des Canaries (Marc Guillemot, qui l’a payé cher) et ça tricote dans l’archipel du Cap-Vert (Le Cam, encore, et Josse).

Les partisans de l’Option Ouest citent, comme un avantage certain, l’éloignement des îles et de leur dévent qui, en solitaire, imposent manœuvres et stress.

Et la suite ?
Les concurrents vont entrer dans le domaine diabolique du triangle africain et du diabolo…